Le Rougegorge au Gué de Selle

Ô frères oiseaux aux petites pattes gambadant de joie sur le clavier… C’est en écoutant Vladimir Feltsman interpréter au piano la « Prédication de St François aux oiseaux » de Franz Liszt que, peut-être, mon petit rougegorge laissera votre regard l’apprivoiser. Dans ce morceau très imagé de la légende de saint François d’Assise, Franz Liszt compose un dialogue poétique entre le Poverello et les oiseaux. La volubilité du chant des oiseaux contraste avec la simplicité, la douceur, la tranquillité mais aussi la solennité et la passion du discours de François. La légende raconte que les oiseaux attendirent pour s’envoler la bénédiction du saint, et c’est en trois arpèges ascendants que se termine cette pièce d’une infinie légèreté.

Blague à part, je ne traîne pas mes baskets en campagne, sifflotant l’air de Liszt diffusé dans mes esgourdes au travers d’oreillettes connectées à mon Samsung Galaxy. S’il est un exercice qui privilégie une toute autre écoute c’est bien la photographie animalière en billebaude. L’écoute plutôt du silence de la nature en de longues balades en solitaire dans l’imperceptible bruissement d’un filet d’eau qui naît et se perd dans la mousse, ou les vibrations inaudibles de la lumière dans ses reflets changeants sur le feuillage. Dans la nature le bruit ne fait pas de bien, comme dans les cœurs le bien ne fait pas de bruit. La rencontre avec un oiseau est alors un enchantement ; le monde en apparaît plus juste et la journée plus belle.

Malheureusement les oiseaux en milieux naturels sont, pour la plupart, très craintifs. Les sujets dont on souhaiterait tirer le portrait ont la fâcheuse tendance à déguerpir avant même de les avoir aperçus ! Soyons honnêtes, la billebaude est aussi affaire de chance. La rencontre est-elle aussi fruit du hasard ? Difficile de savoir ! Mais soyons sûr que saint François d’Assise aurait fait sienne la réflexion du grand scientifique Albert Einstein : « Le hasard n’existe pas, c’est Dieu qui se promène incognito ».

Mes pas me conduisent souvent sur le site de l’étang du Gué de Selle. Ah ! Baguenauder sur le bord de l’eau ; ne pas craindre de s’amuser comme un enfant autour d’un pâté de sable, jetant un petit morceau de bois ou, d’un tour de bras, faire glisser les pierres plates en longs ricochets sur la surface de l’onde. C’est en février, sur les rives de cette étendue d’eau, que je rencontrai « mon » rougegorge.

L’hiver, le rougegorge familier (Erithacus rubecula) n’hésite pas à se rapprocher des hommes, spécialement dans les jardins, pour se délecter de quelques petits vers dans le sol fraîchement retourné. La bêche du jardinier plantée là comme un sémaphore  pouvant être un perchoir parfait pour la chasse au lombric. Mais, pas bêcheurs pour deux sous, ni mon futur compagnon, ni moi-même, n’eurent besoin d’un tel poste de signalisation pour faire connaissance. Me voyant venir, perché à l’affût sur une petite branche basse, avait-il déjà pressenti que je pourrais devenir son pote âgé ? (potager ; ah ah !!). Je ne l’avais pas vu, mais son chant d’inquiétude ‘ Tic tic ‘ trahit sa présence.

Petite poussée d’adrénaline ; il était là sur son rameau, à moins de trois mètres, m’observant de ses yeux malicieux, son petit bec pointé vers moi, fin comme une pince à épiler. Pour se préserver de la froidure de l’hiver son plumage l’enveloppait d’une couette légère. Il était si près et si calme que je pouvais admirer la finesse des nervures de sa livrée hivernale : bavette orangée sur paletot gris-bleu. La classe ! Et quelle mise en plis irréprochable ! Elégance suprême sur ses très fines pattes, fines comme les gambettes des vieilles dames d’un dessin de Jacques Faizant du temps du Général. Etonnement peu farouche, il prenait la pose comme une starlette en studio, apparemment enchanté qu’on s’intéressât à lui. Je ne savais plus où donner de l’objectif et déclenchais en rafale…

Enthousiasmé par la rencontre, je retournai sur les lieux dès le lendemain matin. ’ Tic tic ‘ ; il était là ! Mais où ?  ’ Tic tic ‘, l’appel venait du sol. Taquin, il me regardait dissimulé derrière quelques feuilles mortes, sur le bord du fossé qui longeait le chemin. Il voleta de brindilles en brindilles à ma hauteur, assurément satisfait de ses facéties et chantant à tue-tête. Le chant du rougegorge est en bonne place dans le top dix des plus beaux chants d’oiseaux. Une mélodie gaie, légère, tendre, pleine de charme et de mélancolie, comparable au gazouillis d’une petite cascade d’eau fraîche.

Pour le rougegorge, le chant est plutôt un tintamarre de guerre. Une façon de délimiter son territoire en effrayant tout intrus qui tourne vite fait les talons et va se faire voir ailleurs après la frousse de sa vie. Si l’envahisseur ose persévérer, le rougegorge redouble de couplets furieux, si colériques que l’on pourrait croire à une bordée d’injures. Dans une posture qui se veut effrayante, le bec dressé vers le ciel, toutes les plumes de sa tête et de sa poitrine gonflées, hérissées, l’oiseau bombe le torse comme un haltérophile. Pourquoi le rougegorge est-il si acharné à défendre ses frontières ? Parce qu’un mâle sans territoire est un misérable qui n’a aucune chance d’intéresser un jour la moindre femelle. Il n’élèvera aucun petit et finira vieux garçon dans son coin.

Mais si cet autre rougegorge, cet intrus que  » mon  » rougegorge menace de mort ou du moins de retour à la frontière n’était autre que ‘ rougegorgette ‘, sa future fiancée ? L’intrus, au lieu de fuir au diable, peut au contraire lui fonçait dessus illico et le suivre partout. Le doute est alors permis : est-ce réellement un mâle à qui il a à faire ? Chez les rougegorges, il faut y regarder à deux fois : les femelles portent, à la plume près, le même uniforme que les mâles. Au bout d’un moment, à sa courte honte, il est bien obligé de reconnaître sa bévue : ce n’est pas du tout un concurrent mais peut-être sa future épouse qu’il essayait de mettre à la porte depuis tout à l’heure. Du coup, vous imaginez, il tombe raide amoureux. C’est lui qui, maintenant, la suit partout, comme un nigaud, tandis qu’elle se promène ici et là.

Il se fait tard …. Bonne nuit les petits !!

Blog à part, une image vaut mille mots !

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Avatar de christophe christophe dit :

    c’est beau Mr Gerard

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