LE SOLEIL DE TRIESTE

« Avevo una città bella tra i monti rocciosi e il mare luminoso » J‘avais une belle cité entre les montagnes rocailleuses et la mer lumineuse – Gravée dans le bronze au pied de sa statue au carrefour de la via Dante et de la via San Niccolo, la phrase de l’écrivain triestin Umberto Saba (1883-1957) dit déjà beaucoup du destin singulier de cette ville. J’avais toujours rêvé de m’y rendre et l’avais bien trop imaginée avant de la connaître et la voir telle qu’elle est. Nous aimons les choses au-travers de nous-mêmes et leur demandons d’être ce que nous voudrions qu’elles soient. Umberto se prit parfois à rêver que sa ville natale, carrefour des mondes latin, germanique et slave, fût la capitale de la Méditerranée à laquelle elle doit tant, de l’Europe et même du Monde. L’ Adriatique y est si lumineuse qu’elle peut éblouir !

Dans un recueil de textes choisis intitulé ‘ Comme un vieillard qui rêve ’, la ville du poète est le décor ou l’arrière-fond du monde merveilleux que Saba s’est obstiné à y voir. Il s’agit de petits récits autobiographiques : ainsi celui de la poule. Enfant, l’auteur solitaire a pour ami une poule à qui il raconte tout. Devenu un jeune homme, il travaille et avec son premier salaire achète une poule qu’il offre à sa mère. Celle-ci s’empresse de la faire cuire. Quel déchirement et quelle blessure pour le jeune Umberto !

Le lendemain de mon arrivée à Trieste je rencontrai cet homme assis au soleil sur ces marches que la jetée offre pour le libre accès au niveau de la mer. C’est là, paresseusement, au bord de l’eau dans l’odeur et la brise de la mer, dans ces moments où le temps s’écoule comme par magie hors de la durée, que ce descendant d’Umberto semblait avoir choisi l’amitié d’un goéland plutôt que le caquetage d’une poule. Déjeunait-il des reliefs du plat cuisiné par la mère de Saba ?

Hermann Bahr (1863-1934), un autre écrivain, autrichien lui, très en vogue dans les années 1900, visitant Trieste, disait déjà qu’il la trouvait « étrange ». Le paysage lui paraissait « merveilleux, plus beau qu’à Naples », mais Trieste, ajoutait-il  « n’est pas une ville. On a l’impression d’être nulle part. J’ai eu l’impression de planer dans l’irréel… ». Voilà une impression sans doute partagée par notre homme de la jetée préférant la compagnie de Jonathan Livingston le Goéland en sa quête d’absolue à la pusillanimité de poule mouillée d’une gallinacée qui caquette ! Planer dans l’irréel me décidait à prendre mon envol dans ma propre quête d’absolu. 

J’aime voyager à pied, quelquefois en bus, au plus proche de la vitesse de l’oiseau ( Let’s Go … et lent ; Ah, ah !), plus que bondir à bord d’un oiseau mécanique d’un ‘Duty-free’ d’aéroport à un autre ; voyager à hauteur de paysages parmi une foule bigarrée plus nomade que moutonnière, à l’écart des marchands de soleil qui inventent inlassablement d’autres Méditerranées en détruisant ses rivages.

Pour approcher et comprendre la Trieste slave et germanique, je fis un grand détour par Vienne, l’autrichienne, avant de sauter dans un tortillard pour joindre Szombathely en Hongrie. Ancienne Sabaria de l’antique Pannonie de l’Empire romain, Szombathely s’enorgueillit d’avoir vu naître Saint-Martin (396). Le chemin pédestre de Saint-Martin (Via Sancti Martini) s’ouvrait à moi jusqu’à Tours en passant … par Trieste. Je m’y engageai à travers les forêts profondes de Hongrie, puis les vallées riantes de Slovénie, suivant particulièrement le cours de la Drave si souvent traversé par des bicyclettes dans la lumière dorée du soir.

A mon âge, ayant encore la chance de respirer sans trop de difficulté, de me mouvoir sans trop de peine et d’avoir gardé le raisonnement assez clair, je chéris avec un soin jaloux ce privilège de la lente et si agréable marche à pied, à une époque où l’honnête homme ne se déplace plus guère lui-même, mais s’abandonne aux roues, fussent-elles celles d’une trottinette. Quelle joie de sillonner les campagnes au petit matin et admirer les frondaisons des arbres, fouettées par le vent, ombrageant les routes ; ou écouter le silence et rendre grâce à la lumière de ciels somptueux ! Georges Bernanos parlait aussi de routes au petit matin, de lumière, de rédemption même, dans la prière la plus pure, celle de l’union de l’homme libre avec Dieu dans l’humilité. Dans son roman, Monsieur Ouine, il écrit : « Qui n’a pas vu la route à l’aube, entre ses deux rangées d’arbres, toute fraîche, toute vivante, ne sait pas ce que c’est l’espérance ». Alors … :

Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,

picoté par les blés, fouler l’herbe menue :

Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.

Je laisserai le vent baigner ma tête nue.                  Rimbaud,  «  Sensation ».  (mars 1870) 

Quelques petits kilomètres après la frontière italo-slovène, au bord du Plateau du Karst, le chemin dévalait la pente pour fondre enfin sur Trieste. Un violent orage éclatait et je découvris la Piazza Unita d’Italia que des nuages bas nimbaient de triste grisaille. Qu’importe ! De mon si modeste exploit, j’étais ravi, édifié, optimiste, même plié de rires, enrichi de mille connaissances, d’agréables idées et poésie de la vie. Ma vallée de misères en devint confortable ; mon exil ici-bas se faisant riant séjour. Dans le ciel assombri le goéland était au rendez-vous et son ami plongeait dans l’Adriatique.

 » La vie, ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie « 

Sénèque

Tôt le lendemain matin, le ciel avait séché ses larmes. L’ Adriatique teintée d’un bleu-vert était sans ride et l’air était limpide ; seule une légère brume nimbait encore les collines alentour. L’amertume d’un premier expresso en terrasse sur la Piazza Unita d’Italia m’enveloppait comme la chaleur d’un havre de paix. Trieste n’a pas encore été livrée aux barbares. On s’y apostrophe dans toutes les langues, mais le bord de mer se distingue encore du métro parisien à l’heure de pointe. La montée du soleil n’autorise pas encore toutes les audaces vestimentaires dont le dénominateur commun est la vulgarité ; ni la perche à selfie en guise de sceptre. Le passage de groupes d’asiatiques, smartphone en mains, aux trousses d’une gorgone avec un fanion au bout d’une perche, qui mitraillent et puis s’en vont, est assez rare. Je n’en me plaignis pas ; réfrénant toujours difficilement mes velléités de leur jeter des cacahuètes. Dans la joie d’un jour nouveau un père et son enfant semblaient tout simplement ouvrir leurs bras au bonheur de vivre.

Du temps de l’Empire Austro-Hongrois quand Trieste était son débouché sur la mer, la Piazza Unita d’Italia se nommait encore Piazza Francesco Giuseppe en l’honneur de l’Empereur François-Joseph. Déjà, la jetée – large môle – de notre ami et son goéland prolongeait de façon harmonieuse sa perspective sur près de 250 m dans les eaux de l’Adriatique. A la fin de la Grande Guerre, le 3 novembre 1918, le premier navire de la Marine italienne à rentrer dans le port de Trieste et à s’amarrer au môle protecteur fut l’Audace. Le nom de ‘ Molo Audace ‘ fut donné au fameux quai.

Depuis, le ‘Molo Audace’ , véritable place sur la mer, est devenu un lieu de promenade privilégié des triestins dans la douceur du soir quand le soleil décline à l’horizon.

Trieste s’épanouit alors en une symphonie adriatique aux mille tableaux réhaussés d’or et de sang. La beauté s’installe ici entre le ciel et l’eau.

Tout devient beauté dans la beauté de toutes choses. La pure beauté étant  » la seule idée qui puisse se contempler. « 

A THING OF BEAUTY IS A JOY FOR EVER

keats

Quelle immense joie. J’avais des larmes aux yeux et le coeur troublé dans la douceur du soleil éternel de Dieu sur les eaux qu’il a créées.

ET MOI JE CROYAIS VOIR VERS LE COUCHANT EN FEU

SOUS SA CRINIERE D’OR PASSER LA MAIN DE DIEU

Victor HUGO

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