Il Signore in bicicletta

Depuis Gênes (Genova), le chemin longeait la Méditerranée en une succession de visions bleutées. Passant par ces fameux Cinq Villages (Cinqueterre) de la Riveria du Levant, il s’accrochait aux falaises en surplombant la mer dont on voyait les flots qui semblaient jouer avec leur dentelle d’écume. Je randonnais en me disant que dans la vie, tout de même, il y a de jolies choses… Il faut un peu de patience pour les voir, il faut les chercher. Ce qui se perd dans le monde d’aujourd’hui ce sont les chemins que l’on ne veut plus voir pour emprunter des voies expresses bordées de laideur. 

J’arrivai à Lucques (Lucca, disent les italiens) le 28 juillet 2019. Le soleil dardait dru ses rayons au zénith. Venant de Pise (Pisa), fatigué, mon sac à dos devenant lourd, j’avançai courbant l’échine, penché comme la célèbre Tour. Je franchis les remparts pour trouver un peu d’ombre dans les venelles entre parvis d’églises romanes et autres édifices gothiques aux arcatures pisanes. Piazza di San Salvatore, je m’asseyais sur un banc. Il faisait très chaud. Un homme aidait son enfant à se désaltérer au filet d’eau fraîche de la fontaine. Dans quelle osteria irai-je mangare un boccone et boire una buona birra Moretti ?

Cette délicieuse réflexion prospective fut interrompue par les coups de klaxon sourds et répétés d’une double corne de vélocipède annonçant, comme un angélus étouffé par la torpeur estivale, une apparition improbable. Surgissant de l’ombre d’une venelle comme d’un monde aux horloges déréglées, le surprenant cycliste pénétra sur la place où il y avait tant de soleil, comme dans un éblouissement. De quel palais rustique, de quelle maison des champs de patriciens ou de doges venait-il ? Le contenu de son porte-bagage – une bouteille en plastique et quelques brimborions disparates – n’eût en rien pu laisser préjuger d’une quelconque origine roturière, mais son accoutrement distingué et ses kickers trahissaient une extraction toute aristocratique. Un majordome eût porté gants frais quand un noble eût sans doute mieux assorti le bleu de sa cravate à celui de sa pochette. Mais la beauté peut être chose douteuse, non la distinction qui vient d’une qualité de l’esprit.

Cette indubitable qualité de notre « campionissimo » fut sans doute distraite par l’enfant se rafraîchissant à l’eau de la fontaine. Il faisait si chaud qu’il eut soudain très soif. La plus grande épreuve pour l’homme est toujours d’être ramené à sa mesure d’être de désir. Il doit se contenter pour toute grandeur d’accepter les limites de sa sobriété. C’est dur, mais au-delà il ne serait plus un homme. Délaissant sa machine, il posa pied à terre, ressentant avec plaisir le sol ferme adhérer à ses baskets légères comme escarpins. Regardant toujours l’enfant se désaltérant, dans la confortable sensation et sobre élégance de son allure d’ibis sacré drapé dans son ample costume bien taillé, l’homme au chapeau, s’appuyant sur sa canne se dirigea vers la terrazza del caffè toute proche. Il s’assit au soleil devant une table et fit signe au serveur ; « Un bicchiere di vino rosato, freddo ; per favore ! ». Il but son verre de rosé d’une traite – culo secco – ; cul sec !  

Sa soif étanchée, il réenfourcha sa monture et, d’un coup de pédale assuré, continua son chemin et disparut au bout de la rue.

Sur la place, l’enfant et son père s’étaient aussi éclipsés …

Laisser un commentaire